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INTERVIEWS
Kanaï
n° 8, 1988
K
: Comment arrivez-vous à concilier le fait de
jouer pour le plaisir et d'être payés ?
HB
: Ce sont 2 choses différentes et pas incompatibles.
Si on est payés c'est parce que faire de la musique
ça coûte de l'argent (déplacements,
instruments, disques...). De même, lorsque tu
tournes 1 mois, il faut bien que tu puisses payer ta
bouffe, ton loyer... quand tu rentres. C'est normal
qu'un groupe soit payé pour un concert, ce qui
n'empêche pas que l'on joue pour le plaisir et
pour dire ce que l'on a à dire. Devenir des salariés
du rock et faire nos 8 heures par jour, non merci !
Par contre on subit comme tout le monde la situation
: si tu passes les 3/4 du temps à faire de la
musique, il faut que tu gagnes un minimum pour vivre.
Quoi que tu fasses et que tu dises,
ça te coûte de l'argent. Tout est monayable,
qu'on l'accepte ou pas. Ceci est dit mais ceci peut
être vite oublié si l'on ne bloque pas
là-dessus. Le problème serait de faire
une fixation sur l'argent et finir par traduire en monnaie
le plaisir que l'on retire de notre situation, des voyages,
des concerts... Tout cela est grisant à souhait
et nous apporte quelque chose qu'on ne doit pas oublier
sous prétexte que c'est immatériel.
K
: Que pensez-vous des groupes funs comme les Sheriff
ou les Ludwig ?
HB
: Les groupes funs ne nous dérangent pas, bien
au contraire, à partir du moment où ils
nous font rire ! Ceci exclut d'emblée tous les
groupes soit-disant funs qui ne parlent que de cul,
de bière et de baston. De plus, le rire peut
être subversif, et si un groupe est capable de
réagir positivement par rapport à des
faits précis, il n'y a aucune raison de les dénigrer
sous prétexte qu'ils font du fun. On aime bien
les Sheriff et les Ludwig. Et pour ce qui de HB, on
ne pense pas que nous soyons particulièrement
sinistres (cf "I gonna do my head" ou "En
avant la mujik" sur le LP). Il
ne faut pas faire d'opposition entre groupes funs et
groupes sérieux, mais plutôt entre gens
intéressants, funs ou pas, et sombres crétins.
Quant à nous, c'est vrai que nos textes ne sont
pas toujours à mourir de rire. Ce n'est pas un
choix, on parle peut-être plus facilement de ce
qui nous indigne. En tout cas, il ne s'agit pas de "parler
sérieusement de choses sérieuses",
mais plutôt d'appréhender souvent de façon
dérisoire des choses vivantes qui se passent
en nous ou ailleurs. De toute façon on n'est
pas des punks ténébreux.
K
: Un élément féminin, quelle importance,
pourquoi a-t-elle arrêté ?
HB
: La présence d'Alexandra donnait un visage totalement
différent au groupe, tout d'abord par sa voix
qui amenait une touche d'originalité. De plus,
elle apportait une autre vision sur beaucoup de plans
et, par sa présence, changeait les relations
dans le groupe. C'est important qu'il y ait des filles
dans les groupes parce que ça agit sur la mentalité
vraiment trop sexiste de ce milieu rock bourré
de stéréotypes "machos". Pour
ce qui est de son départ, elle était lassée,
surtout des répétitions et n'avait plus
envie de consacrer tout son temps libre au groupe. Il
n'y a pas si longtemps que ça, un fanzine nous
a posé la question suivante : "Pourquoi
une fille dans un groupe ?" Comme quoi il reste
encore pas mal de chemin à faire. Quand au cliché
rock = virilité, beaucoup de personnes l'entretiennent
(et des filles aussi !) dans leur façon de paraître
dans ce milieu (sans parler de ceux qui passent leur
temps à se foutre sur la gueule pour des raisons
obscures...). Alors même si quelque part on admet
que le rock est un chant de révolte, pas spécialement
peace ou innocent, ce n'est pas une raison pour se prendre
pour les héros des temps modernes en lutte continuelle
aux marges de la société. On sent ici
l'importance d'un peu de fun et de dérision.
K
: Comment avez-vous eu envie de jouer ?
HB
: On a commencé par suivre l'exemple des groupes
de la période punk qui a bercé notre adolescence
et qui nous a fait dresser les poils sur la tête
(d'ailleurs ça continue !). Ce moyen d'expression
s'est imposé à nous parce qu'il est plus
facile et plus accessible à tous. On n'avait
pas spécialement envie d'écrire des poèmes
et d'aller les distribuer dans le métro ou de
militer pour quelque organisation que ce soit. Les querelles
doctrinales à 4 ou 5, c'est plus facile, et la
musique, à travers tous les groupes que l'on
écoute, fait vraiment partie intégrante
de notre vie. En plus c'est carrément grisant
de pouvoir essayer de créer quelque chose soi-même,
d'arriver à voyager et de rencontrer des tas
de gens pour partager ce qu'on a en commun comme nos
différences, et comme dirait notre vieil ami
Rodolf : "Rock n'Roll p'tit gars !"
K
: Signer dans un major, pourquoi non ?
HB
: Il n'est pas évident que cela avancerait à
grand-chose, que cela permettrait à plus de gens
de nous entendre, et puis les concessions seraient bien
trop énormes par rapport au résultat (et
difficiles à endosser...). Ensuite ça
nous ferait mal d'engraisser des gens qui, à
priori sont méprisés par nous parce qu'ils
n'entrevoient que le shéma : bourrage de crâne,
consommation de masse, prendre le public pour des imbéciles
notoires avides de sensations musicales tout aussi imbéciles.
De plus le réseau parallèle prend de l'importance
et il n'y a aucune raison de ne pas croire en lui et
en de nouvelles relations et conditions dans le milieu
rock. Enfin, plus précisément, on est
plutôt contre l'assistanat, on préfère
choisir les gens avec qui on travaille, on ne s'intéresse
pas seulement au "produit fini" et donc on
ne voit pas pourquoi il y aurait des frontières
pré-établies entre le groupe et le management
ou la production. On ne pense pas non plus qu'une grosse
boîte s'intéresse à nous d'ailleurs
!
K
: Pensez-vous qu'une démarche puisse avoir une
quelconque portée en la limitant au mouvement
alternatif ?
HB
: Actuellement, l'important est de développer
ce mouvement alternatif de façon à ce
qu'il représente une véritable force et
qu'il devienne moins dépendant de distributeurs
ou d'organisateurs tendance requins. Il faut donc bosser
prioritairement par rapport à ce mouvement. Pour
cela, il est utile d'atteindre un large public pour
ne pas former une sorte de ghetto. Des concessions par
rapport aux médias officiels et aux distributeurs
sont nécessaires, sans que cela change quelque
chose au fond de l'affaire. Les idées restent,
voire s'enhardissent. La démarche qui consiste
à s'attacher seulement de savoir à partir
de quel moment un groupe fait des concessions (terme
en soi très équivoque) pour lui casser
du sucre sur le dos ne nous parait pas spécialement
positive. La critique est facile et nécessaire,
elle ne doit pas être systématique, sous
peine parfois de se tromper d'ennemis... Derrière
les mots et les actions au coup par coup, il y a des
gens et leurs envies. Pour nous, prêcher seulement
pour des convaincus n'a pas de sens, c'est pas pour
cela qu'on écrira des paroles plus douces...
K
: Avez-vous une volonté d'ouverture (salles de
concerts, disques...) ? Désirs de changer ? Jouer
dans le circuit rock habituel en France ?
HB
: On n'a pas vraiment le choix en France. Pour jouer
tu es pratiquement obligé de passer par les assos
et les bars du circuit rock traditionnel. C'est sûr
que l'on fait la différence entre les bars business
à fond, les assos qui veulent se donner une crédibilté
"culturelle" et les gens intéressés
par le rock, pas seulement par l'aspect tunes mais plutôt
par un éventuel côté rebelle. Donc,
on recherche les assos que l'on trouve intéressantes
(ex: Wolnitza à Lyon, Dolbi's à Montélimar),
voire les squatts pour des concerts plus furieux. De
toute façon on ne tourne pas continuellement
pour le moment et on ne joue pas à n'importe
quelle condition : prix des places, mentalité
du S.O, antécédents des organisateurs. En
France il n'y a pas encore de structure alternative
comme en Allemagne par exemple. Ce n'est ni une critique
ni une fatalité, mais pour l'instant un constat
d'impuissance, ce qui d'ailleurs nous est resté
coincé quelque part puisqu'il y a un an on avait
tenté d'organiser des concerts dans des usines
squattées à Lyon avec des gens de Western
Front (Radio Bellevue) et de Kanaï, pour copier
un peu ce qui se passait à Montreuil. Ca à
foiré au bout du 3ème concert, pour des
problèmes de voisinage entre autres... Mais il
n'est pas dit que tout soit révolu puisqu'il
apparaît qu'en ce moment sur Lyon, de plus en
plus de gens sont tentés par des actions-cagoules...
à suivre.
K
: Avez-vous envie de ne faire que ça ?
HB
: Plutôt oui, étant donné que jouer
dans un groupe nous apporte le maximum de satisfactions
et de motivations. On a envie de faire ça et
en plus on est fâchés avec le travail,
ça nous passionne et l'on essaie de faire avancer
les choses, au moins pour nous. Tout
cela est bien grisant mais aussi un brin stressant,
pour cela on préfère avoir d'autres activités,
histoire de changer d'air, mais en fait on fait tous
ça.

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